Introspection

Avec six autres élèves de rhéto de Champion, Hugo Caruso, propose dans le recueil Intimités publié aux éditions Libertad un texte poignant où un ado souffre l'enfer du harcèlement.  Ce texte est une fiction et pourtant...

Avec son autorisation ainsi que celle de son éditrice, madame Godfurnon, voici quelques extraits :

"Lundi 18 octobre 2010

Suite de l'affaire "chaise qui casse" aujourd'hui à midi.  Et, cette fois-ci, on a mis les petits plats dans les grands pour me faire chier.

J'étais en train de manger tranquillement avec Martin et Jade (Mia est malade depuis hier, d'ailleurs je vais lui porter ses cours ce soir pour prendre de ses nouvelles) quand j'ai reçu une petite boulette de papier.  Bon, c'est pas sympa mais j'ai l'habitude.  Sauf que, comme par magie, les petites boulettes se sont multipliées.  Pendant deux ou trois minutes, un véritable torrent de papiers s'est abattu sur moi.  Mais l'action ne s'est pas arrêtée là : en voyant mon manque de réaction, ce cher Dylan m'a adressé des paroles assez sympathiques : "Hey, Tapette, pourquoi tu lis pas tes messages ?"  J'ai alors saisi et déplié un des papiers.

"Sancho la Tapette.  T nul, tu ferais mieux de changer d'école."

Sympathique, n'est-ce pas ?  Je suis gentil, je t'ai gardé celui avec le moins de fautes.  Mais je te rassure, ce n'est pas le seul : j'en ai regardé quelques autres, tous de la même veine.  Encore une fois, je suis vraiment content que Mia n'ait pas vu ça.

Après avoir lu quelques-uns de ces mots d'amour, je me suis simplement levé et je suis allé attendre devant la classe, qu'un éducateur m'ouvre.

En résumé, une journée de plus dans ce nouvel enfer scolaire."

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"Dimanche 14 novembre 2010

(...)  En fait mon problème tient dans les cinq lettres du prénom de mon persécuteur, et tu le connais aussi bien que moi.  Moqueries, bruits de couloirs, rumeurs naissantes et infondées, début de racket (endigué heureusement par l'irruption de Becq dans le couloir), hier j'ai même eu l'honneur de discuter avec le mur, quand deux brutes m'ont projeté dessus, avec pour seul motif valable "ma tête d'intello".  J'en ai vraiment plus qu'assez des cours, même si heureusement j'ai Mia et les autres."

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"Mercredi 11 mai 2011

J'y arrive plus.  Je le dis souvent, je sais, mais je suis àdeux doigts de tout abandonner.  Je vais à l'école en reculant, sans envie, je perds un peu de ma dignité chaque jour et surtout, je n'arrive plus à écrire.  Je veux pourtant, énormément, mais les mots restent comme bloqués dans mon stylo."

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"Samedi 2 janvier 2016

Cher ami,

Aujourd'hui, je me suis livré à "ta" relecture...  mon Dieu ce que j'ai pu changer en quelques années !  Je me rends bien compte de ce que j'ai véu (et j'en garde des souvenirs impérissables, tant bons que mauvais), mais j'aicomme l'impression que cette "vie" est de plus en plus loin de moi.  Comme si j'étais devenu, avec l'expérience, quelqu'un d'autre.  Une personne plus réfléchie, plus calme, et surtout plus heureuse.

Tout ça, c'est parce que j'ai vécu des choses peu agréables par le passé, qui m'ont, je pense, forcé à essayer d'être plus optimiste, plus confiant en moi.  Ca n'a pas été une adolescence facile, mais aujourd'hui je suis confiant.  Je pense que je peux devenir quelqu'un de bien."

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"Dimanche 14 février 2016

(...)  Je revis.  C'est la première fois depuis longtemps queje me sens aussi vivant.

Il faut croire que, visiblement, on est bien vide sans amour"

Je suis comme vous...

Je ne suis pas professeur ni éducateur ou membre du PMS. Je suis un élève, comme vous. J'ai 16 ans mais je ne vous dirai pas comment je m'appelle, appelez-moi Pierre si c'est plus facile pour vous.

Les jeunes sont-ils critiques quand ils sont sur les réseaux sociaux? C'était une des questions que je me posais sur les élèves et les gens de mon âge et qui m'a poussé à proposer une idée: "on devrait créer un faux profil Facebook, avec des éléments trouvés sur Internet, quelque chose à la portée de tous et voir combien de gens accepteraient cette personne sortie de nulle part". Voilà l'idée. 
Sur Facebook tout le monde accepte les filles, c'est bien connu... Adulte? Non, pas assez proche des élèves. 12 ans? Trop jeune. 15 ans? Ça fait cinquième, pas trop jeune ni trop âgée, l'âge parfait! Maintenant, une photo! Dans ce monde numérique, tout le monde vend son image, c'est sur les images que les gens s'arrêtent. Après avoir arpenté pas mal de sites d'images libres de droits, on est tombé sur un photographe qui postait ses photos avec très peu (quasi pas) de restrictions pour l'utilisation. Une aubaine! Il suffisait de parcourir ses albums et de trouver une fille, la quinzaine, pas trop mal. 

Après deux trois entrevues avec le PMS et le soutien de la Direction ainsi qu'une équipe de professeurs, le projet était approuvé et prêt à être lancé. Sur un temps de midi en présence l'équipe du projet, les premières invitations étaient envoyées. Celles-ci étaient une étape critique: une inconnue avec deux ou trois amis qui envoie une demande... Il fallait cibler les gens les moins critiques.
Après seulement deux jours d'activité, le compte voyait sa liste d'amis s'agrandir et sa boite de réception pleine à craquer. Dépassant toutes les espérances que nous avions portées au projet: jusqu'à 300 amis en plus en une journée! Nous n'étions pas trop de deux pour gérer (très) activement le profil: répondre aux messages (des gens sceptiques et des admirateurs), accepter les demandes et en envoyer de nouvelles. Après une semaine d'activité et avec un peu de recul, nous avons pris contact (un peu en urgence) avec le reste de l'équipe: presque 1000 amis en 6 jours! Cela prenait énormément d'ampleur. Après 7 jours, le profil a cessé d'être actif avec plus de 1000 amis au compteur. 

Étant actif "derrière" ce profil, j'ai été choqué par certains messages d'utilisateurs (souvent adultes). Des messages avec des photos jointes, photos qui, si elles finissent par être rendues publiques, peuvent vraiment vous ruiner votre vie... Si vous voyez ce que je veux dire! Mis à part ces quelques messages déplacés, on voyait de nombreuses personnes en admiration qui ne se doutaient de rien mais aussi deux ou trois individus qui se sont vite montrés sceptiques.

Je pense qu'il ne faut pas rester indifférent face aux résultats de ce projet. Oui il a été mené dans un but éducatif. Non le but n'était pas de nuire ou de frustrer. Mais rendez-vous bien compte que derrière ce profil aurait pu se cacher une personne mal intentionnée et non des élèves, des professeurs et des membres du PMS! Je vous l'accorde: 1000 personnes ont accepté, mais plusieurs centaines n'ont pas répondu, c'est vrai. Mais dans les "amis" nombreux sont ceux qui n'hésitaient pas à divulguer des informations sur eux (sans que nous ayons à leur demander). 

Alors ayez l'esprit critique quand vous êtes sur Internet. Et ce n'est pas juste une parole en l'air "d'un vieux con qui de toute façon n'y connait rien", non, j'ai 16 ans, je suis comme vous: un élève.